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Quand l'abbesse de Jouarre tenait tête à l'évêque

Alfred Coco
il y a 2 heures
11 min de lecture

Une princesse de Lorraine, un évêque qui fait trembler la cour, une religieuse qui reçoit des lettres secrètes, et une porte que l'on force. En 1690, Jouarre a vécu un véritable roman. Tout ce qui suit est vrai : les dates, les noms, les phrases entre guillemets viennent des archives et des lettres de Bossuet, qui existent toujours.


Prologue : la porte close


Il est venu en grand habit, mitre en tête, crosse en main, comme pour une fête. Devant lui se dresse la porte de l'abbaye de Jouarre. Il attend qu'on lui ouvre.

Personne ne vient.

L'homme sur le seuil s'appelle Jacques-Bénigne Bossuet. Il est évêque de Meaux, il a élevé le fils de Louis XIV, et quand il prêche, la cour se tait. On ne lui ferme pas une porte au nez. Pourtant, ce jour-là, des religieuses le font.

Alors il fait appeler « le bras séculier », les hommes du pouvoir civil, et la porte est forcée. L'évêque entre et fait sonner la cloche. Les religieuses se rassemblent. L'abbesse n'est pas là. Presque toutes tombent à genoux et demandent sa protection. Une seule reste en retrait : la prieure (récit d'un biographe de Bossuet).

Comment un évêque en arrive-t-il à forcer la porte d'un couvent de son propre diocèse ? Pour le comprendre, il faut remonter très loin, jusqu'en 1225.


La princesse et l'évêque


En 1225, après des années de querelles avec Meaux, l'abbaye de Jouarre obtient ce que bien des monastères lui envient : l'exemption. À partir de ce jour, l'évêque n'a plus rien à y dire. L'abbaye ne répond qu'au pape. Et c'est l'abbesse qui exerce l'autorité sur le bourg, sur ses prêtres et sur ses habitants (Pèlerinages de France).

Pendant quatre siècles et demi, des femmes gouvernent ainsi un petit territoire d'Église au cœur de la Brie. Les évêques passent, l'exemption demeure.

En 1655, une nouvelle abbesse s'installe. Henriette de Lorraine appartient à la branche des Guise, l'une des maisons les plus puissantes du royaume. Sa tante a dirigé l'abbaye avant elle (liste des abbesses). Pour une princesse de Lorraine, ce privilège fait partie de l'héritage. On ne le négocie pas.


Vingt-six ans plus tard, le 2 mai 1681, Louis XIV nomme un nouvel évêque à Meaux (Wikipedia). Bossuet a cinquante-trois ans et il est au sommet de sa gloire. Il découvre vite qu'à quelques lieues de sa cathédrale, une abbesse lui ferme une partie de son diocèse.

Le premier choc porte sur une affaire de grain. L'abbaye versait depuis des siècles une redevance de dix-huit muids à l'évêché, et elle a cessé de payer. Bossuet plaide, et il perd (Projet Gutenberg). Blessé, il change de cible et attaque l'exemption elle-même. Il fait imprimer un mémoire dont le titre sonne comme une déclaration de guerre : « Pièces et mémoire touchant l'abbaye de Jouarre. Pour messire Jacques Bénigne Bossuet, evesque de Meaux. Contre révérende dame Henriette de Lorraine abbesse de Joûarre » (Gallica).


Au début de 1690, la justice lui donne raison : l'exemption tombe. Mais une décision ne suffit pas à ouvrir les portes d'un couvent. Pour savoir ce qui se passe derrière les murs de Jouarre, l'évêque a besoin d'yeux à l'intérieur. Il les a déjà.


La religieuse et les lettres


Parmi les sœurs de Jouarre vit une religieuse au nom prestigieux : Henriette-Thérèse d'Albert de Luynes, fille du duc de Luynes. Le jour où elle a prononcé ses vœux, c'est Bossuet qui est monté en chaire. Entre l'évêque et la religieuse, un lien s'est noué ce jour-là. En 1690, il devient un fil secret entre Meaux et l'abbaye. Le 10 mars, Bossuet lui écrit (lettres publiées dans ses Œuvres). Il commence par lui rappeler ce souvenir :

« Je me souviendrai toujours, ma Fille, que vous êtes la première qui avez reçu de moi la parole de vie. »

Puis il entre dans le vif du sujet. L'abbesse, battue devant les juges, cherche du secours plus haut. Elle espère un bref du pape pour sauver son exemption, et certaines religieuses de son parti veulent en appeler à l'archevêque de Paris. Bossuet n'en est pas troublé. Celles qui s'adresseront à l'archevêque, explique-t-il, feront « un acte authentique pour me reconnaître ». Faire appel à un supérieur, c'est reconnaître qu'on en a un.


Cinq jours plus tard, depuis Versailles, il sort une arme redoutable. Henriette de Lorraine n'est plus à Jouarre. Or, selon les règles du concile de Trente, une abbesse n'a pas le droit de quitter son monastère sans l'autorisation de son évêque. Bossuet écrit donc :

« J'ai trouvé nécessaire de rappeler madame votre abbesse, à moins qu'elle ne se mît en devoir d'obtenir un congé de moi. »

Le piège est parfait. Soit l'abbesse rentre à Jouarre, soit elle demande la permission de rester absente. Dans les deux cas, elle reconnaît son autorité. Retenez bien ce mot de « congé » : il reviendra.

Dans la même lettre, l'évêque rassure les religieuses qui l'informent en secret : « Vous pouvez assurer ces dames qu'elles ne seront jamais commises ni nommées. » Et pour Mme de Luynes, qui s'inquiète, une seule consigne : « il n'y a qu'à avoir la foi, et l'œuvre de Dieu s'accomplira. »


Le printemps des intrigues

L'abbesse ne rentre pas, et ne demande rien. À sa place, elle envoie des intermédiaires et prépare la riposte. Le 1er mai, Bossuet, qui est à Paris, décrit à Mme de Luynes une adversaire qui ne lâche rien :

« Les mouvements que se donne madame de Jouarre sont inouïs. »

Bossuet, lui, pose ses conditions : il est « très résolu de ne la pas voir jusqu'à ce qu'elle ait éloigné son mauvais conseil ». Qui est ce « mauvais conseil » ? Bossuet ne le nomme pas. Il promet seulement de ne rien négliger « pour défaire la maison d'un prêtre infâme », sans dire de qui il s'agit.

L'abbesse, elle, prépare un recours en cassation contre la décision qui l'a condamnée. Bossuet s'en réjouit presque : « J'ai quelque soupçon qu'on verra bientôt sa requête en cassation : j'en suis bien aise. » Plus vite on ira devant les juges, plus vite l'affaire sera close.

Autour de lui, les bruits courent. On lui prête des intentions, des menaces, des projets. Il balaie tout : « tout ce qu'on dit de moi est faux et sans fondement ». Puis il ajoute, en homme d'Église : « la paix est un bien que Dieu veut qu'on désire. »

En juin, coup de théâtre. On apprend que l'abbesse cherche une porte de sortie : elle propose d'échanger son abbaye avec celle de Chelles, de l'autre côté de la Brie. Bossuet le confirme le 8 juin : « Il est certain que madame de Jouarre a fait proposer à madame de Chelles une permutation. » Il vient justement de passer à Chelles et d'y voir Mme de Richelieu, une toute jeune religieuse. Son verdict tombe, ironique : « elle a de l'esprit ; mais j'ai peine à croire que l'on confie l'abbaye de Jouarre à une si jeune religieuse. » Et il prévient : « Je veillerai à tout autant qu'il sera possible. »

Pendant ce temps, à l'intérieur de l'abbaye, Henriette de Lorraine a multiplié les interdictions pour faire taire les religieuses. Dans la même lettre, Bossuet les lève une à une :

« Je vous relève, ma Fille, de toutes les défenses de madame de Jouarre. »

Mais il réclame en échange la plus grande prudence : « Il faut garder inviolablement le secret. »


L'été passe. Quelque part dans cette année 1690 se place la scène du prologue, la porte close et forcée : les récits ne s'accordent pas sur sa date. Ce qui est sûr, c'est qu'à l'automne, les religieuses fidèles à l'évêque paient le prix de leur choix. Le 5 octobre, Bossuet écrit : « Je ne m'étonne ni ne me fâche de ce qu'on fait de malhonnête à mon égard ; toute ma peine vient de celle qui en retombe sur vous et mes fidèles Filles. »


Il annonce sa venue, mais il a d'abord un rendez-vous de prestige. Cette année-là, le Dauphin, fils de Louis XIV et ancien élève de Bossuet, commande l'armée d'Allemagne. Le 4 septembre 1690, ses troupes campent dans la plaine de Weil, sur la rive droite du Rhin, entre Strasbourg et Fribourg. À l'automne, la campagne s'achève et le prince reprend, selon toute vraisemblance, le chemin de la cour. Or La Ferté-sous-Jouarre se trouve sur la grande route qui relie l'Est à Paris. Son ancien précepteur tient à l'y accueillir.

Le calendrier tient en quelques lignes. Jeudi 5 octobre, depuis son château de Germigny, Bossuet écrit à Mme de Luynes : « Je serai demain, s'il plaît à Dieu, à la Ferté-sous-Jouarre, pour y recevoir monseigneur. » Vendredi 6, il arrive à La Ferté. Samedi 7, il y reçoit le Dauphin. Dimanche 8, il monte à l'abbaye pour y passer la nuit : il demande d'abord Mme de Luynes et sa sœur, puis la prieure. Et le lundi, promet-il, « je donnerai le lendemain tout entier à nos autres chères Filles ».

En quarante-huit heures, l'évêque passe ainsi de l'héritier du trône aux religieuses d'une abbaye en révolte. Quelques jours plus tard, le 13 octobre, il écrit de nouveau à Mme de Luynes pour la consoler : son père, le duc de Luynes, vient de mourir.

Début novembre, il prépare une nouvelle visite. Il fait prévenir la prieure et promet de recevoir toute religieuse qui voudra lui parler. De Paris, en revanche, rien de clair : « tout ce qui vient de Paris, ce ne sont que des réponses ambiguës ». L'abbesse joue la montre. Mais le temps travaille pour l'évêque.


« Elle me demande congé »


Novembre 1690. Bossuet passe à l'offensive. Il a pris une ordonnance pour remettre la maison en ordre, et il a pesé chaque mot. Le 9 novembre, depuis Meaux, il est sûr de son fait : son ordonnance, « de la manière dont elle est motivée et prononcée, est hors d'atteinte ». Il annonce qu'il va maintenant la faire exécuter, et livre sa philosophie du combat :

« Plus on a de raison, et plus on avance. »

Dans la même lettre, il a pourtant une note tendre pour sa correspondante, en deuil de son père : « Je suis à vous de tout mon cœur. »

Alors, en quelques jours, tout bascule. Le 24 novembre, l'abbesse fait passer un message par un religieux, le père Gaillard. Bossuet le résume en une ligne : « Madame de Jouarre m'a fait donner parole, par le père Gaillard, d'exécuter mes ordonnances. »

Cinq jours plus tard, c'est la princesse elle-même qui se présente chez Bossuet, à Paris. On imagine la scène : la Lorraine qui a défié l'évêque pendant des années, face à l'homme qui a fait forcer ses portes. Le 30 novembre, il raconte :

« Madame de Jouarre me rendit hier une visite : elle me demande congé. »

Le mot de mars revient. En demandant la permission de rester loin de son abbaye, Henriette de Lorraine reconnaît enfin ce qu'elle a refusé toute sa vie : l'autorité de l'évêque de Meaux. Bossuet ne triomphe pas bruyamment. Il pose ses conditions : « J'ai promis de l'accorder, à condition de satisfaire à tous les articles de mon ordonnance dans les termes y portés. » Pour graver l'accord dans le marbre, « il y aura cependant un arrêt du parlement pour la confirmer ».

Après quatre cent soixante-cinq ans, l'exemption de Jouarre a vécu. L'abbesse a perdu. Mais il lui reste encore un peu de temps, et beaucoup de caractère.


Épilogue : « Dieu aime Jouarre »


L'abbesse ne revient pas vivre à Jouarre. En 1691, elle s'est retirée à Port-Royal de Paris, tout en restant abbesse en titre. Et la résistance continue, à distance. En août, Bossuet fait signifier ses décisions à Jouarre et à Port-Royal. Certaines religieuses annoncent qu'elles ne signeront plus rien. L'évêque répond le 26 août, sec comme un arrêt :

« Celles qui disent qu'elles ne signeront plus rien, auront beau faire ; il faudra bien qu'elles répondent. »

Quatre jours plus tard, le ton change du tout au tout. Ce n'est plus le juge qui parle, c'est le père :

« Assurez-vous que je veille sur vous et sur Jouarre comme à la plus grande et la plus pressante de mes affaires. »

Il tient parole. De juin 1691 à 1693, il revient à Jouarre sans relâche : juin, septembre, décembre, puis mars, août, octobre… Les procès-verbaux de ces visites sont toujours conservés aux Archives départementales de Seine-et-Marne. On y trouve aussi un « acte de refus » dressé le 15 avril 1692 à la requête de l'abbesse, signe que la page n'est pas tout à fait tournée. Et un document qui nous touche de près : une supplique adressée à Bossuet par les habitants de Jouarre eux-mêmes, vers 1691 (inventaire du fonds 142 J). Ce que demandaient nos lointains prédécesseurs, à notre connaissance, personne ne l'a encore publié.

En 1693, Henriette de Lorraine quitte la tête de l'abbaye après trente-huit ans de règne. Anne-Marguerite de Rohan-Soubise lui succède. Selon l'historien Alfred Rebelliau, Jouarre ne sera vraiment soumise que vers 1700, et l'esprit de révolte resurgira encore (Revue des Deux Mondes).

Reste le plus étonnant. L'homme qui a fait forcer la porte devient, pendant des années, le guide spirituel de plusieurs de ces religieuses. Le 23 septembre 1691, il écrit à Mme de Luynes : « Vous ne devez jamais craindre de vous abandonner trop aux impressions de l'amour divin. » Ses lettres se poursuivent jusqu'en 1695. Cette année-là, il résume tout ce qu'il a vécu ici en une phrase restée célèbre (Pèlerinages de France) :

« Dieu aime Jouarre, et les relations qu'on y contracte ont le caractère de l'éternité. »

Trois siècles plus tard, l'abbaye accueille toujours ses visiteurs. Et l'on peut encore lire, dans les archives, l'histoire de ceux qui l'avaient fermée.


Dans le texte : Bossuet à Mme de Luynes


Quelques passages des lettres conservées, d'après l'édition imprimée,

orthographe d'époque légèrement modernisée (Œuvres de Bossuet, archive.org).

Date et lieu

Ce qu'écrit Bossuet

Le contexte

10 mars 1690, Meaux

« Je me souviendrai toujours, ma Fille, que vous êtes la première qui avez reçu de moi la parole de vie. »

Il a prêché le jour de ses vœux.

15 mars 1690, Versailles

« il n'y a qu'à avoir la foi, et l'œuvre de Dieu s'accomplira. »

L'abbesse cherche l'appui du pape.

1er mai 1690, Paris

« Les mouvements que se donne madame de Jouarre sont inouïs. »

L'abbesse multiplie les recours.

8 juin 1690, Paris

« Il faut garder inviolablement le secret. »

Il lève les interdictions de l'abbesse.

9 novembre 1690, Meaux

« Plus on a de raison, et plus on avance. »

Son ordonnance est prête.

30 novembre 1690, Paris

« Madame de Jouarre me rendit hier une visite : elle me demande congé. »

La reddition.

30 août 1691, Paris

« je veille sur vous et sur Jouarre comme à la plus grande et la plus pressante de mes affaires. »

Après le départ de l'abbesse.

23 septembre 1691, Germigny

« Vous ne devez jamais craindre de vous abandonner trop aux impressions de l'amour divin. »

Le directeur spirituel prend le relais.

Les lettres autographes de 1691 à 1695 sont conservées aux Archives départementales de Seine-et-Marne (cotes 142 J 74, 75, 88, 91 et 94).


Les dates clés

Date

Événement

Source

1225

L'abbaye obtient l'exemption

1655

Henriette de Lorraine devient abbesse de Jouarre

1681

Bossuet devient évêque de Meaux

1690

Bossuet publie ses Pièces et mémoire touchant l'abbaye de Jouarre

10 mars 1690

L'abbesse cherche l'appui du pape et de l'archevêque de Paris

8 juin 1690

Bossuet lève les « défenses » de l'abbesse

9 novembre 1690

Bossuet juge son ordonnance « hors d'atteinte »

30 novembre 1690

L'abbesse rend visite à Bossuet et se soumet

6 juin 1691

Première visite de l'évêque conservée aux archives

15 avril 1692

Acte de refus dressé à la requête de l'abbesse

1693

Anne-Marguerite de Rohan-Soubise devient abbesse

25 avril 1694

Longue lettre de Bossuet à l'abbesse sur l'admission des religieuses

Voir les documents originaux

Ces pièces sont consultables par tous, en ligne ou en salle de lecture.

Document

Date

Où le voir

Pièces et mémoire touchant l'abbaye de Jouarre, mémoire imprimé pour Bossuet contre Henriette de Lorraine

1690

En ligne : Gallica, BnF

Recueil de pièces imprimées sur le différend Bossuet – Henriette de Lorraine (ms. Français 15697, f. 101)

1690

BnF, Richelieu : notice

« Bossuet et l'abbaye de Jouarre » : mémoire contre l'exemption, supplique au pape, procès-verbaux de visite, supplique des habitants (142 J 20)

1690–1694

Archives de Seine-et-Marne, Dammarie-lès-Lys : inventaire

Lettres autographes de Bossuet à Mme de Luynes (142 J 74, 75, 88, 91, 94)

1691–1695

Archives de Seine-et-Marne : inventaire

Lettres de Bossuet à Mme d'Albert de Luynes, édition imprimée

1690 et suiv.

En ligne : archive.org

Sources

Sources d'époque

  • Bossuet, Pièces et mémoire touchant l'abbaye de Jouarre, imprimé in-quarto, 1690 — Gallica, BnF

  • Bossuet, lettres à Mme d'Albert de Luynes, religieuse de Jouarre (10 mars – 21 décembre 1690), dans Œuvres, t. 39 — archive.org

  • BnF, manuscrit Français 15697, f. 101 — notice Biblissima

  • Archives départementales de Seine-et-Marne, fonds Bossuet 142 J — inventaire, 2022

Travaux et ouvrages de référence

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